Le 6 Février 2019, l’AEAP a reçu François Hollande, retrouvez ici une INTERVIEW EXCLUSIVE de l’ancien Président

 

A l’occasion de la rentrée du second semestre, l’Association de l’Ecole d’Affaires publiques a eu la chance et l’honneur de recevoir Monsieur François Hollande, Président de la République de 2012 à 2017.

Après avoir prononcé un discours sur l’avenir de la social-démocratie en France et en Europe, François Hollande a répondu aux questions de Timothée Nicolas (Président de l’AEAP), Juliette Lequesne (Vice-Présidente de l’AEAP) et Thierry Pech (Directeur général de Terra Nova). C’est ensuite aux questions de la salle que l’ex-Président de la République a répondu. 
Cette conférence, qui a duré plus de deux heures, a été l’occasion pour François Hollande d’évoquer une multitude de thèmes, et ce dans un contexte social et politique brûlant. Ainsi, la crise des « Gilets jaunes », l’enjeu des élections européennes de Mai 2019 ou encore la nécessité de refonder l’Union européenne ont été autant de sujets abordés par l’ancien Président de la République.

Retrouvez sur cette page l’INTERVIEW EXCLUSIVE de l’ancien Président réalisée par des membres de l’association ainsi que l’ensemble de la conférence, décomposée en quatre vidéos : 

  • Le discours d’introduction, prononcé par Timothée Nicolas (Président de l’AEAP)
  • Le discours de François Hollande sur l’avenir de la social-démocratie en France et en Europe
  • Les réponses de l’ancien Président aux questions des organisateurs de la conférence
  • Les réponses de François Hollande aux questions de la salle

Vous y trouverez également une galerie photos de l’évènement.

 

INTERVIEW EXCLUSIVE

de François Hollande

 

  • Quel élève étiez-vous lors de vos études à Sciences Po ?

FH : J’étais un élève passionné et heureux. Les études m’intéressaient, autant l’histoire, le droit, que l’économie. Je voulais préparer l’ENA et je me mettais dans les meilleures conditions pour y parvenir et j’étais également militant syndical, président de l’UNEF et membre du conseil de direction, on peut dire que j’étais un agent actif et bon élève.
Mais la vie à SciencesPo était très différente d’aujourd’hui. À l’époque la formation durait 2 ans, et était moins exigeante qu’aujourd’hui. SciencesPo était un lieu d’apprentissage, une école de la culture général au sens le plus noble du terme que l’on pouvait faire en parallèle d’autres études. 

 

  • Avez-vous des souvenirs particuliers qui vont ont marqué pendant votre scolarité à SciencesPo ? 

FH : J’ai beaucoup de souvenirs de grèves, de conflits, d’occupation de bureau du directeur (rires). Je me rappelle du moment où SciencesPo avait été envahi par le GUD d’ASSAS et les appariteurs, bien loin du service d’ordre d’aujourd’hui ne pouvaient rien faire face à cette attaque. 
J’ai également de nombreux souvenirs politiques, notamment la campagne présidentielle de 1974, avec la fille de VGE qui était étudiante à SciencesPo. Des souvenirs de cours, des professeurs marquants, notamment en économie, des souvenirs sur la Péniche aussi, des gens mettaient des tables et distribuaient des prospectus, des souvenirs de bibliothèque dans laquelle je passais beaucoup de temps (rires) . 

Un souvenir particulièrement marquant est celui d’un vendeur de journaux à la criée, je venais le soir acheter le Monde et ce vendeur m’avait parlé d’un élève qui avait passé le concours de l’ENA et qui avait renoncé pour rentrer dans les ordres. Cela a attiré mon intérêt et j’ai retrouvé cette personne, il s’agit de Jean Marc Sauvé, qui a été Vice Président du Conseil d’Etat et je l’ai décoré en tant que Président et j’ai eu l’occasion de lui rappeler ce souvenir

Et bien sur, le café le Basile, rien n’a changé, les lieux sont toujours les mêmes même si SciencesPo s’est beaucoup élargie. 

  • Est ce que vos ambitions politiques sont nées sur les bancs de SciencesPo ?  

FH : Oui, je faisais déjà beaucoup de politique, j’étais président de l’UNEF, du comité de soutien à François Mitterand, j’étais le militant politique par excellence, très identifié et j’avais déjà l’ambition de vouloir faire de la politique sans savoir où ça me conduirait. 
À l’époque si je voulais faire l’ENA, c’était d’ailleurs pour ça, pour faire de la politique. Même si cela a totalement changé depuis, à ce moment là c’était les énarques qui occupaient les hautes places de la vie politique, que ce soit Jacques Chirac, ou Valery Giscard d’Estaing et on se disait « il faut peut-être qu’on passe par l’ENA pour avoir une légitimité » ? 

 

  • Sciences Po est souvent dépeinte comme une école à former des élites, que pensez-vous de ce positionnement ? 

FH : C’était le but de SciencesPo de former des élites, et ce n’est pas du tout choquant de prétendre former l’élite de la nation, de la République ou des entreprises. Ce qui compte c’est de pouvoir recruter les futures élites dans toute la société, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. C’est toujours difficile d’atteindre ce but mais cela s’est rétrécit en termes d’accès à SciencesPo et à l’ENA même si des réformes importantes ont été entreprises sous Richard Descoings. Ce qui compte, ce n’est pas de dénoncer les élites, au contraire c’est dangereux, on a besoin de représentants, d’acteurs qualifiés pour agir, mener à bien des organisations et leurs changements, mais également d’un peuple qui peut penser qu’il peut fournir les bases de l’élitisme et quand on regarde les origines sociales des étudiants de SciencesPo et l’ENA on constate un rétrécissement depuis des années.

  • Quel regard portez-vous sur une jeunesse qui est souvent décrite comme passive concernant la chose publique ?

FH : Il s’agit d’un lieu commun qui a toujours été. Il y  une jeunesse très active, et puis une jeunesse plus spectatrice ou que l’on croit spectatrice. On se plaint toujours du relatif désengagement de la jeunesse puis on découvre un jour qu’elle va surgir, cette jeunesse, pour réclamer ses droits, défendre une liberté, peser dans un débat.
En revanche je trouve que dans la jeunesse il y a beaucoup d’innovations, de vitalité, de solidarité, de générosité, c’est pour ça que je préside la fondation La France s’engage. Beaucoup de jeunes gens qui ont des idées, utilisent la technologie, et participent à des causes humaines, et pas nécessairement politiques. Il ne s’agit donc pas d’une forme de dépolitisation ni même d’un rejet de l’expression politique, mais une contestation des partis, des formes d’organisations, une déception vis à vis du politique et de sa capacité à changer réellement la vie et même le monde, mais cela ne veut pas dire que l’intérêt pour la cause humaine ou la chose publique a diminué dans la jeunesse? 

 

  • Auriez-vous un conseil à donner à la jeunesse ? 

La jeunesse n’est pas une mais multiple, et mon conseil serait de regarder comment vivent les autres jeunes que ceux que vous rencontrez dans votre environnement quotidien, essayer de créer un lien de génération. Il y a une fragmentation de la jeunesse comme dans la société toute entière et on a un vrai besoin d’un lien générationnel plus fort. 

 

  • Vous avez dit en 2012 avant d’être élu : « Est-ce que les jeunes vivront mieux en 2017 qu’en 2012 ? Je demande à être évalué sur ce seul engagement, sur cette seule vérité, sur cette seule promesse ! » Quel bilan tirez-vous de cette promesse ? 

FH : Pour une partie de la jeunesse ça a été mieux, la jeunesse en difficulté, c’est vers eux que je me suis tourné, nous avons également fait des progrès pour la jeunesse qui voulait plus de libertés ainsi que pour la jeunesse qui avait la volonté de rentrer dans l’enseignement supérieur. On a essayé de faciliter les choses, par le biais des bourses et du refus d’une sélection sociale mais il reste beaucoup à faire. Mais je crois à l’idée de progrès, une génération doit penser qu’elle peut vivre mieux que la précédente. Pour la jeunesse aujourd’hui il faudrait se tourner vers son implication dans la chose planétaire, la mobiliser, la convaincre d’être responsable de son propre avenir. De la même manière, même si pas que question d’âge, la notion d’engagement, de présence dans les lieux de décisions et notamment les élections municipales doit être un facteur d’intérêt pour les jeunes. 
En effet, face aux phénomènes de dépolitisation et radicalisation, il y a un besoin d’un ré-engagement local, signe que la politique peut modifier les cadres de vie. Soit on fait le choix d’une démarche mondiale soit d’une démarche locale et on retrouve  les clivages, l’adversité qui nous rend conscient que si on veut passer à une prochaine étape il faut mettre du projet, des idées, de la politique. 

 

  • Quel est votre plus  beau ou plus mauvais souvenir en tant que Président de la République ?

Le plus mauvais souvenir est aussi le plus beau, c’est le drame qui vous atteint, vous permet d’être plus fort encore et qui vous rend fière d’être Président dans ces circonstances (ndlr : Les événements de janvier et novembre 2015 et la mobilisation des français en réaction à ces attaques)
Après, et cela fait partie du quotidien de l’exercice, la popularité peut être difficile à comprendre et à vivre. Quand on arrive à l’Elysée, on a été candidat, c’est un moment d’exaltation, de poussée, on est emmené, transporté, adulé et quand on gagne on a envie de faire durer ce moment, mais c’est impossible, il faut accepter l’idée qu’on est contesté, parfois détesté, cela fait partie du devoir présidentiel. On ne le vit pas toujours facilement, il y a une forme de douleur à passer de l’état d’euphorie à l’état de gestion des conflits et des difficultés. Il faut accepter ce sort qui est en fait un sort glorieux. 

 

  • Est ce que tout ça vous manque ? 

Le protocole, le pouvoir en tant que tel, non. Je suis pas attaché à simplement l’exercice du pouvoir mais c’est ce que signifie le pouvoir qui me manque : prendre des décisions qui me paraitrait utiles aujourd’hui. Mais c’est fini, il ne suffit pas de rejouer le match, car on ne joue pas la partie si on n’a pas le ballon. Il faut accepter que d’autres l’aient. Je ne suis pas dans la rancune de ne plus être, mais j’ai parfois des regrets de ne pas avoir été candidat de nouveau, pour pouvoir agir dans des circonstances qui sont très différentes de celles que j’ai connues.